samedi 6 janvier 2018

Je me rappelle de quelques camarades de classe. Ceux qui me faisaient peur, ceux que j'enviais parce qu'il ont eu la première place que je voulais et celle de qui j’étais amoureux. Je me rappelle même de quelqu'un qui se branlait en classe, à la cinquième année primaire, il nous a un jour monté une savonnette rectangulaire de couleur beige et ils nous avait dit que ça donnait un plaisir qu'on était incapable de sentir. Nous avions neuf ou dix ans, lui aussi. Je me rappelle de chaque détail du visage de celle qui m'a rendu muet; je retiens encore les coordonnées cylindriques de son point de beauté. Je me rappelle du regard moqueur de celui qui a volé ma montre parlante. Je me rappelle aussi d'un enfant, il avait semble t-il un retard mental ou une psychose. Ce jour là, j’étais sur la terrasse de la cinquième année, j'avais du scotch sur mes doigts que j'avais arraché à la semelle de ma chaussure. Je l'avais roulé, et je l'ai jeté par dessus de la tarasse. Je ne me rappelle plus des motifs de mon acte, mais je me souviens qu'à la fin des cours, je suis rentré en courant, sans regarder derrière moi. Il était à ma poursuite. Le bout du scotch avait atterri sur sa tête. Je me rappelle jusqu'à ce jour de son visage. Du sien et de tout ceux que j'ai cité. Mais un brouillard épais cache celui des autres, les inconnus, les milieux-du-classement, les sans noms, les sans actions, ceux qui sortent de mon champs de vision, les sages, les muets et les fatigués.
Ma grande peur était que je prenne un jour leur place, parmi les oubliés, ceux à qui on répond par un "salut" quand ils nous appellent par nos noms, parce qu'on a honte de leurs demander comment ils s'appelaient et parce qu'au fond, on s'en foutait.
Ma grande guigne est que je vis dans une ville milieux-du-classement, dans un pays oublié du tiers-monde, sans réel intérêt, sans grande histoire, à part dans l'esprit de ses habitants. Un pays à qui on répondra par un "salut" quand il nous appellera par le nom. Douze millions d'habitants aussi inconnus que le vingtième de la classe de la cinquième : morveu, redoublant, grosse mère au foyer et père guichetier à la caisse nationale de la sécurité sociale. deux tiers de désert aussi vides et inutiles que les séances d'arabe. 
Que mon pays soit craint, détesté ou aimé ne n’importe peu, mais pourvu que ses nouvelles envahissent les unes des journaux. Pourvu que les premiers en parlent, qu'ils le prennent comme ami ou qu'ils rentrent en courant quand ils le voient. Pourvu qu'ils se rappellent de son visage, qu'il l'appellent par le nom. 
Pourvu qu'il soit premier, ou dernier. 
J'aurais aimé être né aux Etats unis, à la Corée du nord, au Japon ou au Malawi.
J'aurais aimé quitter le rang des nations fatigués et ennuyeuses, et rejoindre celle qui changent le monde ou celle qui agonisent dans des gémissements assourdissants.
Je déteste me balader dans les rues de Tunis. Sentir la charogne de la nation et l'odeur de sa pisse. Je déteste ses bars, son ciel, sa police, et ses rues désertes du samedi soir. J'ai peur de son dimanche. Je hais ses salles de cinéma, la chaise plastique devant la porte de l'ABC sur lequel était assis un homme gras qui ne m'a pas laissé entré voir un film que j'aurais détesté, parce qu'il fallait être au moins 10 étudiants, ou 7 personnes de types non étudiant pour qu'on fasse allumer le projecteur et pour qu'on force le projectionniste sous contrat CDI signé à l'année 1982 à appuyer sur un bouton. 
Je hais mon pays, tellement, comme je hais une toile de maître sur laquelle on avait craché et dont le crachat c'est figé, gâchant les coups de pinceau du soleil levant. Et qu'il ne fallait pas y toucher, et qu'il était impossible de corrigé, parce que ce n'est pas le tienne. Et qu'il était interdit d'acheter, parce que la commission de la préservation de cette même toile, composée de cyclistes et présidé par un vendeur de cigarettes expatrié, en a décidé ainsi.

Au Malawi je serais mort de faim ou à la tête d'une armée pillant les riches pour que les pauvres aient enfin de l'espoir et pour qu'on devienne riche, moi et mes vingt huit amantes et mes douze frères.  

à la Corée du nord je serais dans un goulag sentant le dernier nerf de ma dernière dent s'éteindre,  ou dans les hautes sphères du partis communiste, probablement dans le ministère de la propagande, pour que mes concitoyens aient enfin de l'espoir et pour qu'ils comprennent finalement pourquoi ils meurent de faim et pourquoi les américains doivent les rejoindre dans leurs misère. Je serais peut être entrain de préparer un coup d'état.

Au japon je serais le père d'une intelligence artificielle qui me tuera, ou de celle qui sauvera l'humanité.

A Tunis, je serai peut être quelqu'un. Quelqu'un dans un pays qu'on ignore, qu'on ne voit pas. Un Pays qu'on ne peut plus changer, qu'on ne doit même plus essayer de le faire. Un pays bientôt inconnu à ses propres enfants, qui lui répondront par un "salut" quand il les appellera par leurs noms.

à l'inverse du Zarathoustra de Nietzsche, de Tunis, je prendrai le chemin de la montagne et je la gravirai, je fuirai cette ville. Je fuirai ce pays qui me fait peur, qui me bouleverse, qui me hante, qui m'ennui, qui me déteste autant que je le fais, de qui je tombe amoureux chaque soir et sur lequel je crache chaque matin. Je ne le quitterai pas, je resterai et je le fuirai. 
Ce n'est pas le manifeste d'une défaite. Ce n'est pas un testament nihiliste. Ce n'est pas le désespoir. C'est l'ennui, la rage et l'échec de renoncer à des sentiments insensés. 

Je Capitule.

Je te fuis, Parce que dans cet ennui, dans ton insignifiance, dans ton milieu du classement, j'ai vu ma peur. 
Dans le brouillard cachant ton visage, j'ai vu mes traits. 
Sur la colline, je ne te tourne pas le dos. Je te regarde.
Sur la colline, je te méprise et je me sens heureux, parce que je ne me méprise plus. 
Sur la colline, je ne vois plus la chaise plastique de l'homme gras qui me refuse l'entrée au cinéma.
Sur la colline, je vois la toile souillée du maître et de la haut je ne vois plus sa commission des cyclistes. 
  

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